Le tournoi le plus surprenant de l'histoire a accouché de la finale la plus traditionnelle possible. Comme pour souligner que les grandes nations du football conservent une longueur d'avance, mais qu'elle se rétrécit à grands pas. La XVIIe Coupe du monde aura nivelé les valeurs comme aucune autre avant elle. Élimination précoce de tous les favoris, finale entre deux grands qui avaient montré quelques signes de décadence depuis deux ans, cinq confédérations représentées en quarts de finale pour la première fois : tout s'est conjugué pour ruiner les bookmakers et ramener les présumées puissances à plus de modestie.
Cette cascade d'imprévus a eu un prix : le spectacle, bien en-deça des attentes toujours suscitées par une Coupe du monde. Le Mondial asiatique, s'il a offert plusieurs matches de haut niveau tactique, quelques "dramatiques" passionnantes, et un volume physique sans précédent, n'a pas fait frissonner sur la longueur. Pas de sommets techniques. Pas de vrais pics émotionnels en dehors des matches rendus polémiques par l'arbitrage (Italie-Corée). Il restera de cette Coupe du monde quelques images (Ronaldo ressuscité), quelques gestes (le coup franc de Ronaldinho) et cette sourde impression d'assister à un changement d'époque.
Johan Cruyff a vu « un Mondial à oublier », avec un Brésil pratiquant de « l'anti-football », Maradona, un tournoi « médiocre ». Sans partager aussi crument l'avis des deux artistes, beaucoup ont constaté avec eux l'importance croissante du physique et de l'organisation - bref de la rationnalité au détriment de l'instinct - dans la performance des nations. Mais puisque le Brésil a gagné avec un trio d'artistes, c'est sans doute que rien n'est tout à fait perdu.
Le jeu Aucune audace particulière n'a triomphé sur le plan du jeu. La victoire du Brésil, la présence de la Turquie et d'une Corée du Sud très offensive dans le dernier carré, prouvent que les valeurs techniques ne sont pas complètement dépassées, même si elles ne font plus la loi.
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| D'un point de vue tactique, cette Coupe du monde 2002 n'a rien inventé mais remis au goût du jour un système de jeu à trois défenseurs que le 4-4-2 avait éclipsé depuis 1998. Trois des quatre demi-finalistes (Brésil, Turquie, Corée) en ont fait leur religion pendant tout le tournoi Le quatrième, l'Allemagne, adepte historique de la formule, en avait fait son plan de bataille quatre fois sur six avant la finale, avant de l'abandonner pour défendre à plat.
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| A l'image des finalistes malheureux, la compétition a accordé une prime à la souplesse tactique. « Cela a été le Mondial de l'accumulation des systèmes tactiques à l'intérieur des équipes, note Luis Fernandez . L'Italie a joué à quatre ou cinq défenseurs; les Coréens ont pratiqué la défense en zone, puis le marquage individuel. ».
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| Le Sénégal, étonnant quart de finaliste, pourrait être ajouté à la liste pour avoir parfois renforcé son milieu et laissé Diouf seul en pointe, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Une attitude à rapprocher du conservatisme franco-français fidèle à sa religion du 4-2-3-1. Passé à la loupe par toutes les équipes, il était en plus inadapté en l'absence de Pires et Zidane.
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| Par ailleurs, le contre a été le choix tactique le plus évident chez beaucoup d'équipes, notamment les nations européennes attendues au tournant et entrées tôt au bercail. L'Angleterre, qui a fait la différence sur les coups de pied arrêtés; l'Italie, avec jamais plus de trois joueurs offensifs; les équipes scandinaves ont mis tous leurs oeufs dans le même panier. Celui que Fabio Capello a qualifié de « football empreint de rigidité, très élastique, qui ne concède aucun espace à l'adevrsaire. » Dit par Arsène Wenger : « un certain refus du jeu ». Des équipes comme l'Espagne, l'Argentine ou la France ont bien essayé de jouer leur football, vers l'avant, mais ont payé très cher leur manque de ressource physique.
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| L'importance capitale du physique Michel Platini résume son constat d'une formule éclairée : « A qualité physique égale, l'équipe la plus technique l'emporte. A qualité physique inégale, la technique ne sert à rien. » Programmée trop près de la fin des compétitions européennes, la Coupe du monde a coïncidé avec l'effondrement physique total de ses stars annoncées : Zidane, Beckham, Totti, Figo, Raul et tous leurs coéquipiers. L'échec cinglant de l'Argentine est à rapprocher du triste destin des favoris européens, puisque tous ses joueurs, à l'image de Veron, Batistuta, Aimar ou Simeone, complètement hors du coup, avaient trop donné pendant leur saison en club.
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| Le Brésil a fondé sa victoire sur trois joueurs - Ronaldo, Rivaldo, Ronaldinho - épargnés par les cadences infernales cette saison en raison de (ou grâce à ?) plusieurs blessures, convalescences voire, dans le cas de Ronaldinho, d'un choix sportif délibéré. Seuls Lucio, Roberto Carlos et Cafu, par ailleurs athlètes exceptionnels, auraient pu souffrir d'une sur-utilisation.
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| L'Allemagne, finaliste, seul "grand d'Europe" rescapé du carnage, a profité à l'évidence de son calendrier, unique sur le Vieux continent, qui permet aux joueurs de faire une vraie préparation hivernale grâce à sept semaines de trêve en janvier et février. « Cette trêve permet aux joueurs de recharger leurs batteries, de mener une nouvelle préparation physique et de relâcher la tension, constate Fabio Capello. Moralité : les joueurs allemands ont débarqué au Japon plus frais, plus toniques, plus libérés mentalement. » A rapprocher des dix jours de repos accordés en France et du zéro pointé en Angleterre, où les joueurs travaillent le 24 décembre comme le 1er janvier.
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| Les Turcs enfin, sous-utilisés en club, ont forgé leur destin de brillants demi-finalistes pendant toute la saison, sur le banc des grosses cylindrées.
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| Au-delà du calendrier, l'émergence de nations comme la Corée ou les Etats-Unis, le bon parcours du Japon, sont le résultat de préparations spécifiquement conçues pour la Coupe du monde. « Il a manqué dix jours de préparation à pratiquement tous les grands joueurs , qui n'avaient pas récupéré », estime Michel Platini.
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| Roger Lemerre, interrogé sur le sujet avant le tournoi, avait sous-estimé le problème. « Pourquoi les Sénégalais seraient-ils moins fatigués que les Français ? Parce qu'ils n'ont pas disputé la Ligue des champions ? Disputer cette compétition permet aussi d'atteindre un certain niveau sur lequel on peut s'appuyer ». Un raisonnement que la Coupe du monde a cruellement contredit car, à qualité physique inégale, il ne sert plus à rien de s'appeler Henry ou Trezeguet.
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L'émergence des « petits » En décembre 2005, au moment du tirage au sort de la XVIIIe Coupe du monde, qui aura lieu en Allemagne, il ne sera plus question de "groupe de la mort", de "groupe facile", ou "plus difficile qu'avant". Le tournoi 2002 au cours duquel la Corée, les Etats-Unis, la Turquie ou le Sénégal ont remplacé l'Italie, le Portugal, l'Argentine ou la France dans la dernière ligne droite sera encore forcément à l'esprit. Si elle n'est pas au top dès le premier tour, au moins mentalement, la meilleure équipe du monde n'a plus aucune chance de sortir des poules. C'est l'une des grandes leçons de la Coupe du monde 2002.
L'Europe du football, grande victime du tournoi, aurait plus d'une raison de se sentir menacée dans ses intérêts après une telle compétition. Passe encore qu'elle ait elle-même dilapidé beaucoup de ses atouts en imposant à ses joueurs plus de 55 matches au couteau par saison, par la "grâce" d'une épuisante Ligue des champions et de championnats interminables. L'Europe aura surtout fait le lit de ses propres désillusions en frottant au plus haut niveau, sans les griller, les meilleurs joueurs venus d'ailleurs, qu'ils soient turcs, américains, sénégalais.
La performance des "Senef" est, sur ce point, particulièrement éloquente. La façon dont les Africains sont parvenus en quart de finale n'a pas grand chose à voir avec le précédent camerounais de 1990. Fabio Capello : « Cette équipe n'est pas seulement riche de technique et de fantaisie; il ne s'agit pas seulement de ce folklore à travers lequel on considérait les équipes africaines par le passé. Non, le Sénégal a battu la Suède en remontant un but de retard et en marquant le but en or. Je crois que les Sénégalais doivent beaucoup au football français, qui accueille 21 de ses 23 joueurs. (...) C'est un exemple de mariage culturel heureux. »
Plus qu'aucun autre, ce Mondial 2002 a prouvé que tout le monde sait aujourd'hui quadriller un terrain, presser, se replacer, jouer en bloc, se préparer physiquement pour compenser d'autres lacunes. Au final, seules la Chine et l'Arabie Saoudite auront été dépassées par les événements. Deux équipes sur les trente-deux engagées. C'est peu, et c'est peut-être la raison pour laquelle une finale Corée du Sud-Turquie, évitée de peu en 2002, aura peut-être sa raison d'être en 2006 ou en 2010. A moins que ce ne soit Afrique du Sud-Mexique...
Arsène Wenger résumait ainsi la situation : « Si les différences ont été en partie gommées, c'est parce que pratiquement tous les joueurs, quel que soit leur pays, ont à peu près la même culture européenne. C'était presque une Coupe du monde des championnats européens. Les habitudes de jeu, les connaissances tactiques, sont à peu près les mêmes pour tout le monde. »
Le cas de la Corée n'est pas forcément un contre-exemple. Tous ses joueurs ont beau évoluer dans les championnats japonais et coréen, encore neufs, ils sont entraînés depuis quatre ans par le Néerlandais Guus Hiddink et son staff à l'européenne. Les immenses progrès réalisés par le Japon sur la même période doivent beaucoup à Philippe Troussier. En décembre 2001, le capitaine français Marcel Desailly déclarait que le groupe France n'avait pas encore donné sa pleine mesure. Au passage, dressant l'état des forces en présence à six mois de la Coupe du monde, il jugeait : « Il ne faut pas être hypocrite. Je ne pense pas que le Brésil puisse présenter une équipe de haut niveau dans six mois, mais leurs aficionados vont apporter de la joie dans les tribunes. (...) Quant à l'Allemagne, il lui reste peu de temps pour présenter une équipe qui tienne la route. Elle possède des joueurs de qualité mais pour prétendre égaler la France, l'Argentine, l'Italie, le Portugal éventuellement, il y a du boulot. »
A l'image d'un Platini qui reconnaît s'être « planté » dans tous ses pronostics avant le tournoi, Desailly, comme les autres, n'avait pas compris ce qui était en train de se jouer alors que la première phase de la Ligue des champions n'était même pas terminée. Platini toujours : « La Coupe du monde se joue sur dix jours, entre les huitièmes de finale et la finale. C'est là qu'il faut être au top (...). Ce qui s'est passé lors des qualifications ou des matches amicaux n'a aucune espèce d'importance. » Sauf quand elle prive les présumés meilleurs de l'énergie nécessaire pour participer à l'évenement au jour J. Les équipes satisfaites de leur Coupe du monde sont celles qui, au-delà de leur palmarès ou de la valeur marchande de leurs joueurs, ont eu l'idée élémentaire de se préparer pour elle.
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